Que l’arbre de la vertu, mon cher Aza, répande à jamais son ombre sur la famille du pieux Citoyen qui a reçu sous ma fenêtre le mystérieux tissu de mes pensées, et qui l’a remis dans tes mains ! Que Pachammac1 prolonge ses années, en récompense de son adresse à faire passer jusqu’à moi les plaisirs divins avec ta réponse.
Les trésors de l’Amour me sont ouverts ; j’y puise une joie délicieuse dont mon âme s’enivre. En dénouant les secrets de ton cœur, le mien se baigne dans une Mer parfumée. Tu vis, et les chaînes qui devaient nous unir ne sont pas rompues ! Tant de bonheur était l’objet de mes désirs, et non celui de mes espérances.
Dans l’abandon de moi-même, je craignais pour tes jours ; le plaisir était oublié, tu me rends tout ce que j’avais perdu. Je goûte à longs traits la douce satisfaction de te plaire, d’être louée de toi, d’être approuvée par ce que j’aime. Mais, cher Aza, en me livrant à tant de délices, je n’oublie pas que je te dois ce que je suis. Ainsi que la rose tire ses brillantes couleurs des rayons du Soleil, de même les charmes qui te plaisent dans mon esprit et dans mes sentiments, ne sont que les bienfaits de ton génie lumineux ; rien n’est à moi que ma tendresse.
Si tu étais un homme ordinaire, je serais restée dans le néant, où mon sexe est condamné. Peu esclave de la coutume, tu m’en as fait franchir les barrières pour m’élever jusqu’à toi. Tu n’as pu souffrir qu’un être semblable au tien fût borné à l’humiliant avantage de donner la vie à ta postérité. Tu as voulu que nos divins Amutas2 ornassent mon entendement de leurs sublimes connaissances. Mais, ô lumière de ma vie, sans le désir de te plaire, aurais-je pu me résoudre d’abandonner ma tranquille ignorance, pour la pénible occupation de l’étude ? Sans le désir de mériter ton estime, ta confiance, ton respect, par des vertus qui fortifient l’amour et que l’amour rend voluptueuses ; je ne serais que l’objet de tes yeux ; l’absence m’aurait déjà effacée de ton souvenir.
Mais, hélas ! si tu m’aimes encore, pourquoi suis-je dans l’esclavage ? En jetant mes regards sur les murs de ma prison, ma joie disparaît, l’horreur me saisit, et mes craintes se renouvellent. On ne t’a point ravi la liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. Non, mon cher Aza, au milieu de ces Peuples féroces, que tu nommes Espagnols, tu n’es pas aussi libre que tu crois l’être. Je vois autant de signes d’esclavage dans les honneurs qu’ils te rendent, que dans la captivité où ils me retiennent.
Ta bonté te séduit, tu crois sincères les promesses que ces barbares te font faire par leur interprète, parce que tes paroles sont inviolables ; mais moi qui n’entends pas leur langage ; moi qu’ils ne trouvent pas digne d’être trompée, je vois leurs actions.
Tes Sujets les prennent pour des Dieux, ils se rangent de leur parti : ô mon cher Aza, malheur au peuple que la crainte détermine ! Sauve-toi de cette erreur, défie-toi de la fausse bonté de ces Étrangers. Abandonne ton Empire, puisque l’Inca Viracocha3 en a prédit la destruction.
Achète ta vie et ta liberté au prix de ta puissance, de ta grandeur, de tes trésors ; il ne te restera que les dons de la nature. Nos jours seront en sûreté.
Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissants par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse.
Tu seras plus Roi en régnant sur mon âme, qu’en doutant de l’affection d’un peuple innombrable : ma soumission à tes volontés te fera jouir sans tyrannie du beau droit de commander. En t’obéissant, je ferai retentir ton Empire de mes chants d’allégresse ; ton Diadème4 sera toujours l’ouvrage de mes mains, tu ne perdras de ta Royauté que les soins et les fatigues.
Combien de fois, chère âme de ma vie, tu t’es plaint des devoirs de ton rang ? Combien les cérémonies, dont tes visites étaient accompagnées, t’ont fait envier le sort de tes Sujets ? Tu n’aurais voulu vivre que pour moi ; craindrais-tu à présent de perdre tant de contraintes ? Ne serais-je plus cette Zilia, que tu aurais préférée à ton Empire ? Non, je ne puis le croire, mon cœur n’est point changé, pourquoi le tien le serait-il ?
J’aime, je vois toujours le même Aza qui régna dans mon âme au premier moment de sa vue ; je me rappelle sans cesse ce jour fortuné, où ton Père, mon souverain Seigneur, te fit partager, pour la première fois, le pouvoir réservé à lui seul, d’entrer dans l’intérieur du Temple5 ; je me représente le spectacle agréable de nos Vierges, qui, rassemblées dans un même lieu, reçoivent un nouveau lustre6 de l’ordre admirable qui règne entre elles : tel on voit dans un jardin l’arrangement des plus belles fleurs ajouter encore de l’éclat à leur beauté.
Tu parus au milieu de nous comme un soleil levant, dont la tendre lumière prépare la sérénité d’un beau jour : le feu de tes yeux répandait sur nos joues le coloris de la modestie, un embarras ingénu tenait nos regards captifs ; une joie brillante éclatait dans les tiens ; tu n’avais jamais rencontré tant de beautés ensemble. Nous n’avions jamais vu que le Capa-Inca : l’étonnement et le silence régnaient de toutes parts. Je ne sais quelles étaient les pensées de mes Compagnes ; mais de quels sentiments mon cœur ne fut-il point assailli ! Pour la première fois, j’éprouvai du trouble, de l’inquiétude, et cependant du plaisir. Confuse des agitations de mon âme, j’allais me dérober à ta vue ; mais tu tournas tes pas vers moi, le respect me retint.
Ô, mon cher Aza, le souvenir de ce premier moment de mon bonheur me sera toujours cher ! Le son de ta voix, ainsi que le chant mélodieux de nos Hymnes, porta dans mes veines le doux frémissement et le saint respect que nous inspire la présence de la Divinité.
Tremblante, interdite, la timidité m’avait ravi jusqu’à l’usage de la voix ; enhardie enfin par la douceur de tes paroles, j’osai élever mes regards jusqu’à toi, je rencontrai les tiens. Non, la mort même n’effacera pas de ma mémoire les tendres mouvements de nos âmes qui se rencontrèrent, et se confondirent dans un instant.
Si nous pouvions douter de notre origine, mon cher Aza, ce trait de lumière confondrait notre incertitude. Quel autre que le principe du feu aurait pu nous transmettre cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue et sentie, avec une rapidité inexplicable ?
J’étais trop ignorante sur les effets de l’amour pour ne pas m’y tromper. L’imagination remplie de la sublime Théologie de nos Cucipatas7, je pris le feu qui m’animait pour une agitation divine, je crus que le Soleil me manifestait sa volonté par ton organe, qu’il me choisissait pour son épouse d’élite : j’en soupirai, mais après ton départ, j’examinai mon cœur, et je n’y trouvai que ton image.
Quel changement, mon cher Aza, ta présence avait fait sur moi ! tous les objets me parurent nouveaux ; je crus voir mes Compagnes pour la première fois. Qu’elles me parurent belles ! je ne pus soutenir leur présence ; retirée à l’écart, je me livrais au trouble de mon âme, lorsqu’une d’entre elles, vint me tirer de ma rêverie, en me donnant de sujets de m’y livrer. Elle m’apprit qu’étant ta plus proche parente, j’étais destinée à être ton épouse, dès que mon âge permettrait cette union.
J’ignorais les lois de ton Empire8, mais depuis que je t’avais vu, mon cœur était trop éclairé pour ne pas saisir l’idée du bonheur d’être à toi. Cependant loin d’en connaître toute l’étendue ; accoutumée au nom sacré d’épouse du Soleil, je bornais mon à te voir tous les jours, à t’adorer, à t’offrir des vœux comme à lui.
C’est toi, mon aimable Aza, c’est toi qui comblas mon âme de délices en m’apprenant que l’auguste rang de ton épouse m’associerait à ton cœur, à ton trône, à ta gloire, à tes vertus ; que je jouirais sans cesse de ces entretiens si rares et si courts au gré de nos désirs, de ces entretiens qui ornaient mon esprit des perfections de ton âme, et qui ajoutaient à mon bonheur la délicieuse espérance de faire un jour le tien.
Ô, mon cher Aza combien ton impatience contre ma jeunesse, qui retardait notre union, était flatteuse pour mon cœur ! Combien les deux années qui se sont écoulées t’ont paru longues, et cependant que leur durée a été courte ! Hélas, le moment fortuné était arrivé ! quelle fatalité l’a rendu si funeste ? Quel Dieu punit ainsi l’innocence et la vertu ? Ou quelle Puissance infernale nous a séparés de nous-mêmes ? L’horreur me saisit, mon cœur se déchire, mes larmes inondent mon ouvrage. Aza ! mon cher Aza !…
1. Pachammac : [Note de l'autrice] le Dieu créateur, plus puissant que le Soleil. 2. Amutas : [Note de l'autrice] philosophes indiens. 3. Viracocha : [Note de l'autrice] Viracocha était regardé comme un Dieu : il passait pour constant parmi les Indiens, que cet Inca avait prédit en mourant que les Espagnols détrôneraient un de ses descendants. 4. Diadème : [Note de l'autrice] le Diadème des Incas était une espèce de frange. C’était l’ouvrage des Vierges du Soleil. 5. Le pouvoir réservé à lui seul, d’entrer dans l’intérieur du Temple : [Note de l'autrice] l’Inca régnant avait seul le droit d’entrer dans le Temple du Soleil. 6. Lustre : éclat pris par quelque chose. 7. Cucipatas : [Note de l'autrice] prêtres du Soleil. 8. Les lois de ton Empire : [Note de l'autrice] les lois des Indiens obligeaient les Incas d’épouser leurs sœurs, et quand ils n’en auraient point, de prendre pour femme la première Princesse du Sang des Incas, qui était Vierge du Soleil.
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